Discours du 14 juillet 2025
Bernard Chevilliat, Maire de Lagorce (07)
Chères citoyennes, chers citoyens, chers amis,
En France, on adore commémorer… On adore « faire mémoire » ensemble…
Raison de plus pour se souvenir de ce que l’on commémore vraiment le 14 juillet…
Célèbre-t-on une liberté nouvelle acquise naguère ? la prise de la Bastille ? la naissance de la nation républicaine ?
Aujourd’hui, pour beaucoup, le 14 juillet est une fête nationale où l’on aime surtout faire parader et défiler des soldats, des tanks et des avions qui dispensent les trois couleurs de la nation dans l’azur de la capitale avant de conclure la journée par un grand feu d’artifice très onéreux…
La connaissance du passé étant le garant de notre liberté future, je vous propose de commencer par un rapide flashback.
Le 14 juillet 1789, la « prise de la Bastille » a scellé dans l’imaginaire collectif, le début de la Révolution et l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé.
Or ceci est, à l’évidence, un mythe, pieusement entretenu certes, mais un mythe républicain tout de même…
En 1789, avec notamment les écrits des Encyclopédistes, la Révolution a déjà commencé – dans les esprits – depuis plus d’un siècle, et elle s’est brusquement cristallisée presque un mois plus tôt, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers-État, fraichement élus en mars, se sont constitués en Assemblée nationale sans en référer ni au roi ni aux deux autres ordres du royaume, la noblesse et le clergé.
En s’autoproclamant seuls détenteurs de la souveraineté, les bourgeois du Tiers-État (essentiellement des bourgeois de robe et de prétoire) ont scellé le sort de la royauté… et le peuple, resté en marge, assiste de loin à cette révolution de palais très parisienne.
La royauté est en lambeaux et elle reste bizarrement assez inerte.
Le pouvoir naissant par contre, surpris de son audace et comme pris de vertige, veut dans l’urgence se créer une nouvelle sacralité et assoir sa légitimité.
Et c’est ainsi que trois jours plus tard, le 20 juin 1789 donc, les députés prêtent, dans une grande confusion, un serment civique parmi bien d’autres « serments », le fameux « Serment du Jeu de paume », un serment prononcé dans une salle de sport et qui est vite présenté comme « saint »…
Il s’agit en fait d’un serment juridique comme les Romains aimaient à les faire (Rome est à la mode !), un engagement solennel que la mémoire collective va magnifier et qui sera considéré comme fondateur mais seulement bien des années après, lorsque le peintre David la dessinera et la peindra avec fougue et grandiloquence…
Les députés jurent de rester unis et de ne pas se séparer avant d’avoir créé une solide Constitution, autrement dit une nouvelle règle du jeu plus démocratique. Et, dans la foulée, ils décrètent qu’ils sont seuls en droit de lever l’impôt…
Mais alors pourquoi le 14 juillet ? et pourquoi la Bastille ?
De quoi cette forteresse parisienne du XVe siècle était-elle le nom ou le symbole ?
D’une tyrannie et d’un arbitraire insupportable, comme nous l’ont fait rabâcher Mallet & Issac, les historiens de notre enfance, dans un manuel d’histoire dument formaté durant la IIIe République ?
Même pas.
Déconfite, et sans doute atterrée, la royauté, attifée de perruques et de bas, joue vraiment petit bras par rapport à tous nos autocrates actuels qui auraient tôt fait d’envoyer la troupe.
La monarchie reste interloquée et sans vraie velléité de rétorsion. Elle est même plutôt bien disposée à l’égard de la nouvelle Constitution.
Au dehors, des échauffourées ont néanmoins débuté. Le peuple commence à comprendre qu’il se passe quelque chose d’important et il en veut sa part.
Après quelques escarmouches sanglantes dans les faubourgs, on s’approche de cette vieille prison.
Les insurgés craignent que les barils de poudre, entreposés dans la forteresse, ne soient utilisés contre eux alors qu’ils ont pillé les Invalides sans coup férir.
Ils se tournent vers ce triste bâtiment, imprenable avec ses murs de 24 mètres et ses larges fossés… et en trois heures, l’affaire est pliée. La garnison y est insignifiante (quelques gardes suisses et des invalides de guerre…) et le désordre le plus complet y règne. Il y a tout de même une centaine de morts chez les émeutiers mais très vite le gouverneur, après quelques poussées combatives, prend le parti d’abaisser le pont-levis en échange de la vie sauve…
« La Bastille se livra », écrira plus tard l’historien Jules Michelet…
Le gouverneur et six gardiens sont, tout de suite, massacrés en dépit des promesses.
On ne trouve à l’intérieur qu’une poignée de prisonniers : 4 faux-monnayeurs, 2 fous et un noble incestueux…
Maigre libération… Ce n’est pas vraiment une fête. Mais la peur commence à vitrifier les nobles.
Trois jours plus tard, on crée la cocarde dont les couleurs fluctuent encore, puis, en octobre, le drapeau tricolore bien connu de nous tous…
L’année suivante, le 14 juillet 1790, et après des mois de préparation, on célèbre au Champs-de-Mars la Fête de la Fédération, à grand renfort de gardes nationaux venus de tout le royaume et de représentants de l’armée, et, sous la pluie, on chante, on danse et on fait une grand-messe avec plus de trois cents prêtres tout en blanc…
On vient juste de créer 83 départements et leurs bannières flottent tout autour d’un grand « autel de la patrie » en bois.
On défile aussi. Le défilé dure quatre heures… L’armée y participe avec ardeur.
La Fayette, le héros du jour, major général de la Fédération, fait le serment d’être « fidèle à la Nation, à la Loi et… au Roi » et tout le monde applaudit.
Le roi, le premier.
Très populaire, il est là avec Madame et le petit prince.
On vient d’ajouter à la liberté et à l’égalité de la Déclaration des droits de l’homme un troisième concept : la fraternité. Le peuple est désormais uni, souverain et fraternel !
C’est sûr, la fraternité va être le ciment de l’unité nationale…
Le « projet fédératif » est lancé. La nation est en route.
Une année plus tard, la fête est finie, et tout se gâte… et une autre histoire, bien plus sanglante et tellement peu fraternelle, commence.
Pendant trois jours, on installe même sur les friches de la Bastille une guillotine qui fonctionne à plein régime … avant que les riverains n’exigent son déménagement…
Il va falloir attendre presque un siècle pour que, le 6 juillet 1880, sous l’égide de la très militante, socialiste et radicale, IIIe République, on instaure le 14 juillet comme Fête Nationale, sans qu’on sache trop des deux années (1789 ou 1790) laquelle a fait date, celle de la violence et de la discorde ou celle de l’apaisement et de la fraternité. On veut espérer que c’est la deuxième dont on fait aujourd’hui mémoire.
Entre 1835 et 1840, on érige place de la Bastille, une colonne en bronze dite de juillet, surplombée par un « génie de la liberté » assez guilleret pour fêter non pas la prise de la Bastille mais la chute de Charles X.
Celle-ci deviendra plus tard le point de départ de nombreuses manifestations syndicales et politiques.
Aujourd’hui, les parades militaires, la garden-party huppée de l’Élysée et le discours à la nation du président peuvent encore évoquer la Fête de la Fédération…
Quant à nous ici, bienheureusement à la campagne et loin des flonflons, essayons de nous tenir loin des invectives partisanes et stériles et préservons l’idée de fraternité, de tolérance et de concorde. C’est ce pourquoi on nous a mandaté en nous élisant et c’est surtout le B.A. BA du vivre-ensemble, quelles que soient les opinions de chacun.
Vive Lagorce, vive la France, vive la République !